Into the wild.
Avec Femme sauvage, Tom Tirabosco revisite le récit survivaliste et de transmission en suivant une jeune femme qui fuit les dégâts du capitalisme sauvage pour vivre en harmonie avec une nature à la fois protectrice et hostile.
Il signe à nouveau un album graphiquement superbe, intelligent, à la fois sombre, lumineux et envoûtant.

Aux États-Unis, dans un futur proche ravagé par des dégradations sociales et des dérèglements climatiques, une partie de la population se rebelle contre l’État et les outrances du capitalisme. Le pays est en proie aux émeutes et à la guerre civile. Les plus riches se sont retirés dans des zones sécurisées, alors que les Rebels se sont réfugiés dans le Yukon, au nord-ouest du Canada, pour échapper à la répression et vivre dans des campements autonomes.
Dans cette atmosphère de fin du monde, une jeune femme qui a perdu son compagnon dans les affrontements avec la police, fuit la ville pour rejoindre ces derniers. Proche de la pensée d'Henry David Thoreau, ses premiers jours de solitude dans des paysages magnifiques sont grisants. Mais la nature dans la montagne et les forêts du Grand Nord se révèle aussi menaçante, jusqu’à sa rencontre avec une créature étrange, une rencontre qui donne son plein sens au titre et changera son existence.

Revenant sur un thème déjà abordé dans La fin du monde, Tirabosco dépeint un avenir inquiétant, et pourtant plausible, et critique les dérives de notre société actuelle. Entre La route de Mac Carthy et Into the wild, Femme sauvage, récit à la fois de survie, de retour à la nature, road-trip et voyage initiatique, nous prend aux tripes tout en nous amenant à réfléchir sur notre propre futur.

Avec son dessin unique au trait charbonneux, profond, réalisé avec des crayons gras et des craies, il excelle dans les décors et livre des images saisissantes d'une nature ambivalente. Ses planches baignant dans des ambiances simultanément sombres et apaisantes, font passer énormément d'émotions.

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Une sacrée fripouille.

Alain Ayrolles le scénariste De cape et de crocs et Juanjo Guarnido, le dessinateur de Blacksad s’associent pour explorer le siècle d’or espagnol sur fond de quête de l’Eldorado dans un album aux accents picaresques.
Les Indes fourbes, une folle et truculente fresque historique menée de main de maître avec esprit et humour, et au dessin tout en aquarelle somptueux.

S’inspirant d’El Buscon, un roman picaresque écrit par Francisco de Quevedo au XVIIe siècle, ce duo de choc imagine une suite à ce classique. Voici le récit de Pablos de Ségovie, un gueux, comme il se définit lui-même, un fainéant, un malandrin très beau parleur qui a adopté le précepte de son père « tu ne travailleras pas » et qui cherche à s’élever dans la société. D’une immoralité sans nom, filouteries et rapines ne lui posent aucun problème. Il décide d’aller chercher fortune aux Indes en embarquant à bord d’un grand voilier.

Ayroles qui n’a pas son pareil pour brouiller les pistes, réalise un scénario habilement construit aux multiples tiroirs et aux dialogues ciselés. Avec des enchaînements et des rebondissements qui nous ne laissent aucun répit, il nous balade et nous surprend tout au long de son long récit, à la fois aventure, voyage initiatique, satire sociale et pamphlet, sans jamais nous lâcher. Il nous fait revivre ce XVIe siècle ; époque et ambiances sont restituées de manière plus que crédible. Et le pied-de-nez à la morale est jubilatoire !

Le dessin de Guarnido, réaliste dans ses décors et détails, expressif et caricatural, mais juste ce qu’il faut, est parfaitement au diapason. Sous son crayon, le monde des conquistadors revit. Ses aquarelles sont sublimes, ses paysages grandioses, ses batailles vivantes.

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Cape et handicap.

Dans Apprendre à tomber, Mikaël Ross raconte comment les repères de Noël s’effondrent lorsqu’il perd sa maman et qu’il est envoyé dans un centre spécialisé pour « les gens comme lui », les déficients mentaux.
Le temps d’une lecture, pleine d’humour et de fantaisie, on voit le monde à travers ses yeux. L’immersion est parfaite, tendre, joyeuse et l’identification totale.

Noël est ravi. Le jour de son anniversaire, Mamoune, sa maman, lui offre une place pour le concert de son groupe préféré, « Assez d’essai » qui doit passer dans leur ville, à Berlin. Mais Mamoune est victime d’un « ah- vécé ». Incapable de vivre seul, il est pris en charge et conduit à Neuerkerode, dans un foyer pour personnes handicapés. Petit à petit, dans ce village particulier, il trouve des amis et tombe amoureux de Pénélope sa princesse.

Mikaël Ross a passé deux ans dans ce village où vivent ensemble des personnes avec et sans handicap. Dans ce centre expérimental unique en Europe, les pensionnaires, encadrés par des éducateurs bienveillants, ne sont pas enfermés, apprennent à devenir autonomes et peuvent réaliser librement de nombreuses activités.
De cette expérience est née cette jolie histoire. Avec le souci d’authenticité, c’est au travers du regard de Noël et avec ses mots que l’on découvre le quotidien de ces résidents. On sent l’immense tendresse que porte l’auteur à Noël et à ses compagnons pittoresques, atypiques, et aussi attachants les uns que les autres.

Avec un trait vif et moderne et un dessin expressif aux crayons de couleur, il les dépeint avec humour et tendresse .

Point d’apitoiement ici. La lecture est émouvante mais pleine d’espoir, de joie, d’amour et jamais misérabiliste. C’est un message de bienveillance envers la différence, une invitation à leur porter un autre regard, sans pitié ni pathos.

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Une terrible et lumineuse plongée dans les vagues du deuil.

In waves est une promesse. Celle de l'auteur faite à son amoureuse, une passionnée de surf, peu avant son décès. AJ Dungo entremêle son histoire d’amour à l’histoire du surf, tout au long de pages sensuelles et envoûtantes.
Un premier roman graphique fascinant et bouleversant...

AJ est adolescent lorsqu’il rencontre Kristen qui surfe sur les eaux californiennes depuis son enfance. Une passion qu’elle lui transmet. Leur coup de foudre se transforme en passion. lls sont ensemble depuis seulement quelques semaines lorsqu’on diagnostique un cancer à Kristen. Avant sa mort, elle lui fait promettre de raconter en images leur passion.

AJ Dungo évoque la perte d’un être cher, la manière pour arriver à faire son deuil, tel un surfeur tantôt au-dessus de la vague, tantôt en dessous, écrasé par le poids de l’eau. Le récit est traversé d’une immense tristesse, mais ne bascule jamais dans le pathos, même dans les moments les plus tragiques. Les personnages sont magnifiques, Kristen surprend avec sa nonchalance héroïque. Les mots sont rares, d'une pudeur extrême, mais suffisent. L'émotion affleure au fil des pages et nous emporte dans sa vague.

Tout en camaïeu, les dessins sont beaux dans leur simplicité et les représentations des vagues et de la mer donnent de l’originalité au graphisme. L’auteur narre avec beaucoup de pudeur cette splendide histoire d’amour, de ses débuts bancals et attendrissants à sa fin précoce et brutale, en bleu. Il l’entrecoupe, de manière très fluide, de séquences en sépia sur l’histoire de cette discipline issue des îles hawaïennes. Les illustrations surprennent, subjuguent.

Un bel hommage rendu à son amour, d'une grande maîtrise graphique et narrative. Une ode à la vie et au surf. Magistral !

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La rentabilité, jusqu’à quel prix ?

Broyé par un système de management inhumain, un ingénieur voit sa vie se transformer en cauchemar.
Partant d’une histoire vraie, Le travail m’a tué d’Hubert Prolongeau, Arnaud Delalande et Grégory Mardon est une bande dessinée touchante et juste sur le drame des suicides au travail.

Carlos, fils de modestes immigrés espagnols, est un ingénieur modèle de l’industrie automobile à qui tout réussit. Son père lui a transmis sa passion pour les voitures et rêve d’en construire un jour. Son rêve se concrétise lorsque, après de brillantes études à Centrale, il est embauché dans une entreprise bien connue du secteur automobile. Tout bascule quand la compagnie déménage, entraînant deux heures supplémentaires de trajet quotidien, et un travail en open space. Des cadres plus jeunes lui imposent des objectifs inatteignables et une pression permanente. Malgré son désir de réussir, sa vie se transforme en un enfer quotidien impactant également sa famille.

Le trait de Grégory Mardon, toujours juste, simple mais très expressif, montre qu'aucune échappatoire n'est visible et envisageable pour Carlos. Son dessin est d’une redoutable efficacité, traduisant avec pudeur et justesse le désarroi grandissant de Carlos qui, emprisonné dans cet engrenage, perd peu à peu pied et glisse, inexorablement, vers l’abîme…

Le travail m’a tué brosse un tableau peu reluisant du monde de l’entreprise… Poignant et glaçant.

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Une plongée dans l'enfer d'une jeunesse livrée à elle-même à Mayotte.

Le prix Clouzot qui récompense la meilleure adaptation en bande dessinée d'un roman noir dans le cadre du festival Regards noirs a été attribué à Gaël Henry pour Tropique de la violence adapté du roman éponyme de Nathacha Appanah
Un récit à la fois fascinant et terrible sur la destinée tragique de Moïse, adolescent entraîné dans la spirale infernale des gangs.

Une jeune immigrée comorienne de seize ans s’enfuit d’un hôpital de Mayotte en laissant son bébé aux yeux vairons, signe de malheur, aux bras d’une infirmière. Marie, qui a tenté en vain d’avoir un bébé, l’adopte et lui offre une vie protégée. À l’adolescence, la mort subite de sa mère, provoque une cassure. Il se retrouve sans repères, sans amour, partagé entre sa culture d’adoption et ses racines. Livré à lui-même il échoue dans le bidonville de « Gaza », quartier de débrouille, de violence et de délinquance.

Le trait tremblant de Gaël Henry, le découpage audacieux des cases, collent parfaitement à cette histoire à l'issue inéluctable. Les couleurs de Bastien Quignon judicieusement choisies appuient appuient la lourdeur de l’atmosphère, renforcent les sentiments d’étouffement et d’oppression. 

Cet album poignant, dur, offre un regard saisissant sur un département français, terre d'accueil d'un grand nombre d'immigrés, gravement touché par la pauvreté, les trafics en tous genres et la violence. 

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Une imagination sans limites.

Quand Petit Pierre naît en 1909, il est atteint du syndrome de Treacher Collins. Bossu, sourd et quasiment muet, on lui prédit une mort jeune. Il survit pourtant jusqu’à l’âge de 83 ans et développe même des facultés stupéfiantes.
Petit Pierre, une jolie biographie romancée de la vie d'un artiste de l'art brut, par Florence Lebonvallet et Daniel Casanave.

Né dans le Loiret, Pierre Avezard, dit Petit Pierre, ne partait avec les meilleures cartes en main. Son handicap lui vaut des moqueries à l’école puis des garçons de ferme avec qu’il travaillait. Rêveur et poète, il aime se réfugier dans son monde. Depuis tout petit, il récupère toutes sortes d’objets pour les assembler selon son imagination, créant des formes de plus en plus complexes jusqu’à construire un fabuleux univers de manèges et d’automates qui va attirer la France entière et devenir un chef d’œuvre de l'art brut.

Porté par le dessin naïf et coloré de Daniel Casanave, le récit de ce parcours hors du commun est poétique, délicat et drôle. Les auteurs nous offrent une belle immersion dans le monde attachant et touchant de Petit Pierre.

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Le prix de la liberté.

Jack Burns est un cowboy anachronique des années 50. Parce qu’il est réfractaire aux règles de la société moderne, il devient la cible des autorités au cours d’une traque sans pitié.
Max de Radiguès et Hugo Piette signent avec Seuls sont les indomptés une adaptation réussie du roman éponyme d’Edward Abbey, écrivain écologiste radical.
Une véritable ode à la liberté sublimée par un texte épuré et une belle maîtrise des atmosphères.

Jack Burns, cavalier solitaire parcourant les plaines arides du Nouveau-Mexique, dormant à la belle étoile et vivant de petits boulots, a tout du cow-boy cher à notre imaginaire. Sauf qu’il vit au milieu des années 50… Quand il apprend que son ami Paul vient d’être incarcéré car il est objecteur de conscience, il décide de l’aider à sortir de prison. Les forces de police vont tout mettre en œuvre pour l’appréhender lors d’une impitoyable chasse à l’homme qui vire à l’acharnement absurde. Il faut abattre cet insoumis qui remet en question les bases de ce pays, grand défenseur des libertés individuelles…

Cet album aux allures de western est une ode à la liberté, à l’insoumission, au refus du monde moderne et une critique de l’Amérique et de ses immenses contradictions. L'histoire de cet indompté refusant les codes de la société n’a pas pris une ride tant ses thématiques résonnent encore de nos jours.

Le texte très épuré, empreint de nostalgie, laisse très souvent la place aux images, se focalisant sur des détails qui disent tout, et joue avec brio des alternances de scènes d’action et de scènes contemplatives. Le dessin est également très épuré et le travail sur les couleurs chaudes est magnifique.

Une histoire dont on en ressort KO, et un livre à découvrir ou à redécouvrir.

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In Moonlight Black Boys Look Blue

 

 

moonlight1 Adapté d'une pièce de théâtre de Tarell Alvin McCraney, Moonlight, le deuxième film de Barry Jenkins, évoque en trois temps la vie de Chiron, un afro-américain dans un quartier pauvre de Miami et la découverte de son homosexualité. 

Enfant, élevé par une mère junkie et martyrisé à l'école, il rencontre Juan (le fournisseur de crack de sa mère) qu'il voit pourtant comme un père de substitution. A la mort de ce dernier seul Kevin son camarade lui offre son amitié.

Adolescent, il subit sans rien dire le harcèlement quotidien d'une bande de sa classe qui pousse Kevin à le frapper mettant à mal les sentiments naissants qu'il éprouvait à son égard. Furieux et et désireux de se venger il abat une chaise sur le meneur, et part en détention.
On le retrouve dix ans plus tard à sa sortie de prison. Métamorphosé physiquement, devenu dealer, il retrouve sa mère puis Kevin.

Les trois comédiens filmés à fleur de peau incarnent avec brio, les souf rances et la sensibilité de Chiron. Barry Jenkins emprunte les codes du film de genre pour mieux les casser, dépeint les personnages avec délicatesse et nuance ; sa mère, les dealers sont directement inspirés de son histoire personnelle. Le choix de la bande-son variant du hip hop au classique souligne les moments violents ou romantiques, voire lyriques. Un film limpide et lumineux.